D'abord, je nais en août 1963 à Pantin.
Après, je passe ma première année à Bab-El-Oued, faubourg d’Alger, ma mère y ayant rejoint
mon père appelé sous les drapeaux.
Après, je passe mon enfance en grande banlieue où mon père est dentiste, ma mère, infirmière
et mon frère, mon frère. Cité HLM deux ans, puis maison avec jardin. Ski l'hiver, mer l'été : la vie est belle.
Après, j'obtiens un diplôme de comptabilité à Paris. Pourquoi la comptabilité ? Me demandez pas, je l'ignore
encore, j’étais trop fier pour aller en fac de lettres, je pensais déjà tout savoir sur la littérature, avoir tout
compris d'Homère à Djian. J'étais un jeune homme qui avait peur.
Après, je pars faire mon service militaire. Ah, la France profonde, sa faune, sa flore, ses beuveries...
Après, je pars faire le con sur un campus à San Diego, Californie, officiellement pour apprendre
l'américain, officieusement pour apprendre les Américaines, on a vingt ans ou on l'a pas.
Après, je suis comptable à Paris, j’allais dormir aux WC sur un lit improvisé de papier hygiénique,
tout un programme …
Après, je suis visiteur médical en Renault dans le 77, puis manutentionnaire en usine dans le 94,
puis chômeur en baggy dans le 75 où je deviens agent immobilier en Zara, puis me voilà
marchand de biens en Weston, puis intérimaire-à-tout-faire en Nike, à savoir démonteur d'échafaudages
la nuit en hiver, déménageur de mystérieuses armoires au Muséum D'Histoire Naturelle, vigile dans des pince-fesses VIP ou encore enquêteur à EuroDisney avec un gros
chapeau, une méchante redingote et de vilaines bottes sortis de je sais pas quel cartoon. Puis un beau matin je me retrouve dans la police et, pendant toutes ces années,
j'écris des romans refusés par tout éditeur sain de corps et d'esprit.
Après, je me casse à Montréal où je me frotte au Canada avant de m'enfermer dans une chambre meublée pour écrire huit nouvelles, j'en envoie une à quelques grands
écrivains dont Jean Echenoz, Prix Goncourt 1999, qui l'aimera tant qu'il se bougera pour que cette nouvelle et les sept autres soient publiées (Comme Un Beau Grand Slow
Collé, Denoel, 2004).
Après, je reviens à Paris et resuis intérimaire-à-tout-faire et j’écris.
Après, je touche le chômage et j'écris.
Après, je suis au RMI et j'écris, ne parvenant à joindre les deux bouts que grâce à des petits à-côtés genre téléacteur à M6 Boutique ou serveur dans des cafés.
Après, je suis chauffeur de limousine pour le plus grand hôtel du monde, je transporte jusqu'au bout de la nuit des stars et leur bodyguard à la vue basse et aux tempes se
touchant presque, des top-models et leur suite, des têtes couronnées, des rockers, des Prix Nobel, des présidents de la république, de faux industriels russes et de vrais
trafiquants d'armes nigérians qui parlent en milliards de dollars sur la banquette arrière, j’ai un costard noir, des chaussures lustrées qui marchent toutes seules et un
carrosse autotracté aux vitres fumées que je ne dois pas rayer sous peine d’actionnement du siège éjectable, mais vous excitez pas,
n’allez pas vous imaginer des choses, les milliardaires sont comme vous et moi, malades, tristes et troudeballés comme vous et moi, et ils sont aussi très sympathiques,
cent euros de pourboire vous rendant n’importe quel empafé très sympathique, bref, je ne suis qu'un valet qui a le droit de vote et ne l'exerce même pas.
Après, je touche le chômage et j'écris.
Bertrand Latour sur Wikipedia
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Après, ça dépend de vous. J'ai vendu 800 exemplaires de mon premier bouquin, 500 de mon deuxième, 4000 de mon
dernier, me ferez-vous boire la lose jusqu’à la lie avec le quatrième ? Finalement, Modigliani, Schubert, Fitzgerald,
Rembrandt, Méliès, Satie, Camille Claudel, Robert Johnson, Verlaine ou Vivaldi, pour ne citer qu'eux, ne sont-ils pas
morts dans la pauvreté et l'oubli ? Savez-vous combien de toiles Van Gogh vendit de toute sa chienne de vie ? Une,
une malheureuse croûte. Ça calme. Je ne nie pas que Picasso, les Beatles ou Hemingway aient jamais existé, je dis
simplement que leur destin d’artistes starifiés de leur vivant ne parle pas forcément pour la plupart de leurs pairs. Je
dis aussi que peu de gens ont appris à peindre, chanter, jouer la comédie ou de la guitare, mais que tous ont appris à
écrire, ce qui, d'entre toutes les carrières artistiques, ne fait pas forcément de la carrière littéraire la plus aisée à
embrasser car la moins concurrentielle. Pour preuve, savez-vous pendant combien de temps Houellebecq et sa femme
durent-ils faire le siège des Éditions Maurice Nadeau afin que le meilleur livre des années 90, Extension Du Domaine
De La Lutte, soit publié après qu'il eut été refusé partout ailleurs ? Une année. Toujours est-il qu'en ce 1er janvier de
l'an de grâce 2010, je me dis que le succès, ça me détendrait un peu le string. Encore que, si je me banane avec mon
nouveau roman, je me verrais bien étreindre mes parents bien-aimés avant que d'aller faire l'import-exportateur à
Bombay, le crêpier à Casablanca ou le rien-du-tout à Houston et, la nuit, reclus dans une chambre à l'instar de
Salinger dans sa cabane du New Hampshire, bourré de café et de vinasse, chevauchant et cravachant l'inextinguible
haine miséricordieuse que m'inspire l'Homme tout en remâchant comme le chewing-gum des anges la douce rancœur
qui me fut impartie à la naissance, là, dans cette chambre exactement, j'y écrirai des romans jusqu'à ma mort, Dieu
m'est témoin qu'il n'y a qu'un seul métier pour lequel je sois né : écrivain, déjà enfant, je consignais sur des carnets
souvenirs et pensées, c'était compulsif, maladif, en fait, j'ai toujours écrit, je crois que j'écrivais avant même de savoir
écrire, écrivant des histoires en mon for intérieur aussitôt que je commençai à parler, Mozart avait l'instinct de la note,
Tyson l'instinct du poing, moi, j'ai celui du verbe, ça se commande pas, born into this!, je suis une raison hantée,
hantée par les mots, par l'émotion, j'écrirai jusqu'à la dernière minute, jusqu'à ce que l'argent me faille, jusqu'à plus
d'encre dans ma salive.
Sinon, à part ça, je me brosse les dents deux, voire trois fois par jour, j’adore dormir, boire, manger et rouler en
Triumph Bonneville au clair de lune sur une corniche en lacets pendant que les ongles longs vernis de Sarah B me
caressent la peau de l’intérieur de l’avant-bras droit, je carbure au thé, au miel et une biture par semaine, comme je
déteste perdre mes cheveux, j’ai décidé de les raser, inutile de dire que, par pure jalousie mal placée, je hais les
chevelus.
J’ai jamais tué personne mais j’ai quand même fait quelques grosses conneries dans ma vie et surtout celle de ne pas acheter trois ou quatre studios du temps où j’étais
dans l’immobilier. Précisons toutefois que mon père a récemment profité d’une fenêtre fiscale favorable pour remédier à ma grande inconséquence tout en évitant de se
faire spolier par l’État du fruit d’une vie de labeur passée à soigner des banlieusards et autres zyvas, il m’a fait don d’un studio au dernier étage d’un immeuble calme, ça
vieilles à chats, de cas sociaux et de dealers, ou de ma piaule à Montréal avec à droite un sans-papiers algérien et sa musique arabe à fond et en dessous une danseuse du
Saskatchewan et sa manie de balancer les affaires de son mec par la fenêtre en hurlant pire qu’une cinglée. Qu’on se rassure, mes déboires immobiliers sont maintenant
derrière moi : aujourd'hui, j’habite à Paris au dernier étage et j'arrive encore à me passer d'un animal domestique et d'une télé. Putain et c’est tant mieux.
5h58 du matin, les volets roulants de mon voisin grincent en s'ouvrant et, moi, je vais me pioncer après avoir encore tapé sur un clavier toute la nuit. Merci à l'ASS,
l'Allocation De Solidarité Spécifique, ma villa Médicis à moi, bulle état-providentielle me permettant d'écrire au chaud, au sec et le ventre plein. Et, SVP, plus de leçons de
morale sur le fait que je suis un parasite social, à la guerre comme à la guerre, sans compter que j'ai le sentiment de me faire justice moi-même en étant mon Robin Des
Bois, leur reprenant ce que, de tous côtés, ils m’ont déjà volé ou me voleront un jour si j'ai le malheur de les énerver en gagnant quelque argent. 5h58 du matin, il ne me
reste donc plus qu'à aller m'allonger et à m'endormir en rêvant d'un miracle.